Histoire de l’espadrille de Mauléon : la crise des années 50

Malgré les difficultés de l’industrie au milieu du XXème siècle, la sandalerie mauléonnaise, ses annexes (tresseries, caoutchouries) et ses dérivées occupent encore de 1500 à 1800 personnes dont 1100 habitent la ville. Une trentaine d’entreprises employant de 350 salariés à une dizaine seulement ou moins font un chiffre d’affaires total de 2 milliards et demi de francs.

La production se diversifie : l’espadrille à semelle de corde n’a plus qu’un rôle subordonné, modèle fantaisie, sandales de travail ou de sport à semelle de caoutchouc, brodequins que la marque de fabrique Pataugas a popularisé.
Pourtant, malgré ces nouveautés et cette apparente stabilité de l’emploi, l’industrie mauléonnaise est en état de crise chronique. On assiste à une des premières réunions collectives importantes.
Michel Etchandy explique en 1986 comment cette année 1950 marque un tournant dans l’histoire de la sandalerie à Mauléon.
Pendant la période de 1953-1955, sur 27 affaires, 11 voient leur chiffre d’affaires diminuer continuellement tandis que parmi les 16 autres une moitié seulement est en hausse régulière. Sans cesse meurent des entreprises vieilles d’un demi-siècle ou moins, tandis que d’autres prennent la relève.
Les explications de ces difficultés données par les industriels ne sont pas convaincantes. Les unes font appel à la météorologies : les invendus des années pluvieuses sont vite démodés. Les autres mettant en évidence la concurrence d’un industriel nîmois qui bénéficierait du faible coût de la main d’oeuvre pénale.
En 1954, la ville, avec sa population de 4392 habitants, vient en tête des agglomérations du département pour la population active. Mais Mauléon, ville active par excellence, ne borne pas là ses exploits puisqu’elle détient aussi le record du travail féminin, les femmes ayant un emploi représentant 25% de la population municipale. La population a triplé depuis un siècle, la majeure partie de ses travailleurs est occupée dans l’industrie de transformation, la sandalerie essentiellement.
En réalité, les difficultés présentes de la sandalerie semblent tenir davantage à des infériorités structurelles. D’une part, les faiblesses techniques : le travail à la main, le travail à domicile jouent un trop grand rôle dans l’industrie locale. Les presses à mouler les semelles de caoutchouc et celles qui les vulcanisent  en les fixant à l’empeigne des sandales sont mues encore à force de bras. L’importance de ce type de production manufacturière explique la naissance continuelle de petites affaires, sans capital de démarrage, et leur auto-croissance ultérieure. L’apparition d’affaires techniquement mal équipées mais pratiquant des des prix très bas, contribue à la disparition d’affaires malades de leur âge et de leurs insuffisances.
Depuis 1946, il a parfois fallu faire appel aux agriculteurs des villages souletins, ce qui n’a pas contribué à relever le niveau de qualification professionnelle. L’absence de tradition technique dans une main d’oeuvre mobile n’es pas compensée par un solide encadrement. un seul ingénieur et 3 personnes d’un diplôme équivalent dans Mauléon à cette époque. Une partie de toutes les innovations qui ont relancé la sandalerie proviennent d’ailleurs ou ont été mises en place par des techniciens étrangers, espagnols principalement. La production est trop peu intégrée : une seule entreprise, la plus ancienne, opère sur des matières premières brutes, les autres dépendent de fabricants et de fournisseurs plus ou moins lointains. Mauléon paraît comme un centre industriel écrasé par la routine.
Les conséquences de ce retard technique n’est pas perçu par les fabricants eux-mêmes à cause d la carence de leur système de gestion. L’appareil tertiaire de la sandale est insuffisant : pour 950 ouvriers dans 14 entreprises de tailles diverses, on dénombre 45 employés de bureau et 40 cadres dont la plupart sont d’anciens ouvriers. Pour avoir voulu économiser le travail cher, Mauléon produit trop cher et se heurte à la concurrence d’industries similaires (articles chaussants légers) mais mieux équipées.
La sandalerie reste sous la dépendance des industries de fourniture, l’absence de bureaux efficaces l’a placée entre les mains des distributeurs et la faiblesse des profits qui en découle l’a mise à la merci des banques.
Par ailleurs, il n’existe alors aucun organisme commun d’achat et de stockage malgré la multiplicité et la faiblesse des entreprises de la ville. De nombreuses tentatives ont vu le jour à cette époque, mais sans succès. Il n’existe pas de comptoirs de vente, ni d’organisme répartiteur des commandes qui permettent de limiter le nombre de types fabriqués par chaque entreprise. Ce qui reste du système commercial ancien s’est dégradé. Le grossiste prélève toujours sa part de la plus value mais ne participe plus à la vitalité de l’industrie par un apport de fonds. Il passe commande plus tard que jadis (en automne et paie à 90 jours, soit de mars à mai, parfois après réalisation du stock) ce qui équivaut à travailler à la commission. Par suite, les industriels doivent consacrer davantage de leur capital aux fonds de roulement alors qu’ils devraient investir dans la rénovation du matériel.
Enfin, il y a le problème des investissements dont les montants sont trop faibles :
  • L’autofinancement est de plus en plus difficile comme dans toutes les entreprises familiales de ce type
  • Une grande part des profits semble avoir été consommée ou employée en achats fonciers, en constructions familiales, en affaires exotiques…
Ainsi, la raréfaction des capitaux a précipité la subordination des industriels à l’égard des banques. Ils doivent faire appel à celles-ci en utilisant l’escompte et le découvert pour assurer la marche de l’entreprise. La banque retire chaque année 40 millions de francs du circuit sandalier et depuis la fin de la guerre, en 10 ans, les prêts d’investissements n’ont guère dépassé ce montant. Comme ils sont à moyen terme, leur charge est particulièrement lourde.
Le système financier aboutit donc à une hémorragie des capitaux pour l’industrie locale et à leur transfert vers d’autres régions mieux équipées, accompagné d’un transfert de population.

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